BOSQUET Alain

20062011

p { margin-bottom: 0.21cm; }

(J’ai acquis ce petit volume il y a déjà longtemps et l’ai oublié sur une étagère. Depuis peu, je l’ai déperché, et l’ouvre de temps à autre. Il passe pour devenir un fidèle compagnon. Juste un poème pour vous, (presque) au hasard)

COMPRENDRE

On a souffert. On s’est surpris à trop aimer.

On a rendu, mais on ne sait trop à qui, les coups

du sort. On a jeté parmi les linges sales

un front très pur, et faisait-il partie d’un corps ?

On a tué son ombre : elle est ressuscitée

la nuit, dans le sommeil, plus lourde. On a menti

pour faire mal à la musique. On a rouvert

la blessure du doute. On a parlé aux chiens

qui ne répondent pas, aux arbres qui déçoivent,

aux murailles de fer. On a feint d’être l’autre

pour se comprendre à deux, ou pour mieux se méprendre

sur le sens du hasard. On a réduit l’espace

à celui de la chair. On a gonflé le temps

comme un ballon qui crève. On a eu peur de soi.

BOSQUET Alain, Chroniques pour une fin de siècle, Paris, Nrf, Poésie/Gallimard, 1980, p. 93




CALAFERTE Louis

20062011

p { margin-bottom: 0.21cm; }

(La découverte des poèmes de Calaferte a été, pour moi, un véritable choc. Ce recueil est devenu dès son achat un ami, comme des reproductions de tableaux de Cézanne ou L’étranger, ou Noces, de Camus… c’est léger, c’est fort, c’est doux, c’est cruel, c’est puissant, bref, c’est beau. Puissiez vous aimer cela!

Juste un petit extrait, débordant de tendresse et de sensualité.)

À tous tes jeux de devinettes

quelquefois je perds mon latin

hier tu étais alouette

et aujourd’hui petit lapin

Tu es dragon ou tu es reine

au payse des vieux continents

et je ne te suis qu’à grand peine

si tu te fais prêtre anglican

Mais moi aussi je te devine

quand tu mets tes bras à mon cou

que tu deviens fauve et câline

de la houle dans tes yeux fous

Et nous nous enfouissons dans des comas de laine

CALAFERTE Louis, Ragtime, Paris, Nrf, Poésie/Gallimard, 1996, p. 137




DEGUY Michel

20062011

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(Mettre les mots en chaos, en accepter toutes les fractures… Les textes de Michel Deguy, pour moi, ressemblent à des tremblements de terre. La lecture en est exigeante, rapidement fatigante : à consommer donc avec modération. Mais je ne peux me départir d’une grande admiration pour cet auteur : faut drôlement être courageux pour publier ça.)

Leçons des ténèbres (extrait)

(…) Mais qui désire prendre en charge comment

Cet autre cette autre ce visage si près cette

Femme devenant homme à force d’être proche

Et la psycho de sa voix off

Le long des dents grossies

Des yeux rançonnés d’expression

Et du gros plan du sexe par où ré

Gresser de géné en génération

(Ce visage sans yeux, sans, ce visage écrasé, tassé, réduit ce plissement de cyclope, ce visage sans ivoire, cette image sans parole, cette ride de sang cette femme qui rit ce supplice cette lèvre gorgée cette face méconnaissable ces ouïes sans ouïe, sans, qui parle en haut par ce visage d’apparat, ce substitut fardé, cette poupée ventriloque, lichen plié, la fendue)

Qui peut prétendre être un qui s’intéresse

Qui donnerait de la vie pour le tout près venu

Faire semblance

Nous vivons d’anciennes alliances tendrement enlacés

Comme au supplice décrit par Aristote chacun lié

Avec son cadavre exquis tenant l’autre pour cadavre

Je te prends par la peau par les yeux

Le premier de nous deux qui pleure

Aura la vérité

J’aime ta maison j’aime ton souci

Ton tort absolu mille témoins en jureront

la complète confusion des langues l’expérience

À ton corps défendant (ecchymoses

Ravinement chystes malignes canities sutures)

Du sort de toi abandonné à la violence

Je te confonds ! Le désir de la mort

Usurpe la vérité, en dose l’arsenic.

DEGUY Michel, Donnant donnant, poèmes 1960-1980, nrf, Poésie Gallimard, 2006, pp. 298-299




NERUDA Pablo

20062011

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(un merveilleux recueil, La Centaine d’amour, ou cent sonnets -sansonnets?- pour célébrer l’amour du Pablo pour sa – ou ses? – belle-s- ; on goûte aux premiers innocemment, on s’attache aux suivants, on dévore les derniers……. Au final, un cours en cent leçons d’une infinie sensualité. Juste trois extraits, ou l’eau à la bouche…)

20

Toi ma laide, tu es une châtaigne hirsute,

toi ma belle, tu es belle comme le vent,

ma laide, de ta bouche on peut en faire deux,

ma belle, tes baisers sont des pastèques fraîches.

Ma laide, tes deux seins où les as-tu cachés ?

Ils sont petits, petits, comme deux coupes de blé,

quand j’aimerai voir deux lunes sur ta poitrine :

les tours géantes de ta souveraineté.

Laide, en sa boutique, la mer n’a pas tes ongles,

belle, fleur après fleur, étoile par étoile,

vague par vague, amour, moi j’ai compté ton corps :

ma laide, je t’aime pour ta ceinture d’or,

ma belle, je t’aime pour la ride à ton front,

mon amour, j’aime en toi le clair avec l’obscur.

27

Aussi simple que l’est ta main, te voici nue :

lisse, terrestre, fine et ronde, transparente,

tu as des lignes de lune, chemins de pomme,

toute nue, tu es mince comme le blé nu.

Nue, tu es bleue, du bleu de la nuit à Cuba,

l’étoile en tes cheveux se mêle au liseron,

toute nue tu es jaune et tu es gigantesque,

on dirait un été dans une église d’or.

Nue te voici petite ainsi qu’un de tes ongles,

courbe, rose, subtile, jusqu’au point du jour

qui te verra rentrer au souterrain du monde

comme en un long tunnel de travaux, de costumes :

et ta clarté s’éteint, et s’habille et s’effeuille

et devient à nouveau une main toute nue.

44

Sache que je ne t’aime pas et que je t’aime

puisque est double la façon d’être de la vie,

puisque la parole est une aile du silence,

et qu’il est dans le feu une moitié de froid.

Mais je t’aime afin de commencer à t’aimer,

afin de pouvoir recommencer à l’infini

et pour que jamais je ne cesse de t’aimer :

c’est pour cela que je ne t’aime pas encore.

Je t’aime et je ne t’aime pas, c’est comme si

j’avais entre mes deux mains les clés du bonheur

et un infortuné, un incertain destin.

Mon amour a deux existences pour t’aimer.

Pour cela je t’aime quand je ne t’aime pas

et c’est pour cela que je t’aime quand je t’aime.

(Neruda Pablo, la Centaine d’amour,

traduction de J. Marcenac et A. Bonhomme

Paris, nrf, Poésie Gallimard, 1995, pp. 51, 65, 101)




Un poeme et quelques fragments d’André Hardellet

19062011

p { margin-bottom: 0.21cm; }

SURESNES

Entre la Seine et les coteaux

Y’avait du bal et d’la guinguette.

Y’avait du coquin, d’la fillette

Et d’l'agrément au bord de l’eau.


On s’épousait pour la semaine

À la saison des roucouleurs.

La jolie gerbe de faveurs

Qu’on s’est envoyée à Suresnes !


Petits jardins, berges, talus,

Sirène au loin, des murs d’usine

Un accordéon en sourdine

    - Et ce jour qui déjà n’est plus.

Depuis il s’est passé du monde

De Saint-Cloud jusqu’à Billancourt

Et moi j’ai donné le bonjour

De mes vingt ans ans à Brune ou Blonde


En cherchant ce que voulaient dire

Un paysage et quelques noms

Réunis dans leur abandon

Par la lumière du sourire.


HARDELLET André, La Cité Mongol

Paris, nrf, Poésie Gallimard, 1998, p. 21




POEME

(…) La douceur – c’est un vol de chouette, sous le taillis, au crépuscule.

(…) L’été – c’est l’ombre de la jarre qu’emperle son frais et cette parole qui traverse encore le dédale des vacances.

L’Île-au-Trésor – c’est la touffe de parfum entre tes cuisses – salées.

(…) L’amour – c’est ce pays à l’infini ouvert par deux miroirs qui se font face.

L’enfance – c’est la clef rouillée que cachent les buis – celle qui forcerait toutes les serrrures.

Le rêve – c’est l’instant où tombe enfin la robe des clairières.

La plus belle récompense de l’homme – c’est encore son sommeil. Et le mien tarde bien à venir.


HARDELLET André, La Cité Mongol

Paris, nrf, Poésie Gallimard, 1998, p. 26







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